Souba SOUBA

L'Iceberg du BGP

Le protocole qui tient Internet — et les six niveaux qui mènent de la surface à l'interception invisible.

10 min · 29 juin 2026 · 4 min de lecture

L'Iceberg du BGP

En bref

BGP décide par où passe chaque paquet d'Internet, sans aucune vérification native. De la surface — peering, AS_PATH — jusqu'aux abysses — vol d'Ethereum, interception invisible — voici les six niveaux d'un protocole qui tient le monde sur un seul mot : la confiance. Tout ici est sourcé.

Chapitres

La surface : un protocole sans chef

BGP, le Border Gateway Protocol, ne relie pas des machines : il relie des réseaux entiers. Chacun de ces réseaux est un AS, un Autonomous System, identifié par un numéro unique — Google porte l'AS 15169, Cloudflare l'AS 13335. Il n'existe aucun cœur central, aucun chef d'orchestre : seulement des dizaines de milliers d'AS qui négocient des accords bilatéraux. Tout transite sur un seul port, le 179, en TCP.

1 000 000+routes

dans la table de routage mondiale en septembre 2025, contre environ 45 000 en 1997

source : Table de routage mondiale, 2025

Le protocole est né en 1989, esquissé par Yakov Rekhter et Kirk Lougheed. La version encore en service aujourd'hui, BGP-4, date de 2006. Elle n'a quasiment pas changé depuis.

Dix mètres : peering, transit et l'AS_PATH

Toute la mécanique commerciale d'Internet tient dans une question : qui paie qui. En transit, tu paies un fournisseur qui t'annonce le monde entier. En peering, tu te branches directement à un autre réseau, souvent gratuitement, et chacun n'annonce que ses propres clients. Ces échanges se font physiquement dans des points d'échange, les IXP — le DE-CIX de Francfort est l'un des plus gros au monde.

Transit

  • Tu paies un fournisseur pour joindre tout Internet.
  • Il t'annonce la table complète.

Peering

  • Tu échanges en direct avec un autre réseau.
  • Personne ne paie : chacun annonce ses clients.

→ Tout BGP est gouverné par une question : qui paie qui.

Chaque route porte un AS_PATH : la liste de tous les réseaux qu'elle a traversés, comme des tampons sur un passeport. Sa fonction première est d'empêcher les boucles — un réseau qui se voit déjà dans la liste refuse la route. Retiens ce mécanisme : dans les abysses, il devient une arme.

Cinquante mètres : comment un routeur choisit

Quand plusieurs routes mènent au même endroit, l'ordre de décision est strict : d'abord la préférence locale de l'opérateur, ensuite l'AS_PATH le plus court, puis l'origine, le MED, et d'autres critères. Mais une règle écrase tout, avant même cet algorithme : le longest prefix match. Le préfixe le plus précis gagne, toujours — un slash vingt-quatre l'emporte sur un slash vingt-deux.

Ce que tu crois

  • BGP choisit le chemin le plus court.
  • BGP route selon la géographie.

La réalité

  • BGP choisit le chemin le moins cher pour l'opérateur.
  • BGP route selon des contrats commerciaux.

→ BGP, ce n'est pas de la technique pure. C'est de l'économie déguisée en protocole.

Deux cents mètres : les leaks légendaires

Le 25 avril 1997, un seul routeur, chez un petit opérateur, redécoupe les routes du monde entier en blocs ultra-précis. Par le longest prefix match, ces routes sont préférées partout, et Internet se vide dans un trou noir. Le pire : même après le débranchement du routeur fautif, les fausses routes restent collées dans les tables. C'est l'incident AS 7007, le premier effondrement mondial de l'histoire de BGP.

Le 24 février 2008, le Pakistan veut bloquer YouTube chez lui. Pakistan Telecom annonce un préfixe plus précis que celui de YouTube, son fournisseur PCCW le propage sans filtrer, et en deux minutes le trafic mondial de YouTube file vers le Pakistan. Pour riposter, YouTube annonce des blocs encore plus précis : la même règle se retourne, et le trafic revient. Ils ont battu l'attaque avec l'arme de l'attaque.

Route leak

  • Tu propages une route que tu ne devais pas relayer.
  • Presque toujours une erreur de configuration.

Route hijack

  • Tu annonces un préfixe qui ne t'appartient pas.
  • Erreur ou attaque : dans tous les cas, une usurpation.

→ Deux mécanismes, un même point faible : personne ne vérifie ce que tu annonces.

Cinq cents mètres : la défense, et sa faille

La parade s'appelle RPKI : une infrastructure pour signer cryptographiquement qui possède quoi, standardisée par l'IETF en 2012. Chaque registre régional devient une sorte de notaire. Le titre de propriété s'appelle un ROA : un objet signé qui déclare qu'un AS donné a le droit d'annoncer un préfixe donné. Face à une route, un routeur qui valide rend alors l'un de trois verdicts.

  1. Valid : l'annonce correspond à un ROA. On accepte.
  2. Invalid : elle contredit un ROA. On rejette.
  3. NotFound : aucun ROA n'existe. On accepte quand même.

40%

des préfixes signés en 2025 — et seulement environ 12 % des AS qui rejettent vraiment les routes invalides

source : Cloudflare Radar / RoVista, 2025

Les abysses : voler sans laisser de trace

Le 24 avril 2018, un petit opérateur de l'Ohio annonce soudain des blocs d'adresses appartenant à Amazon — le lendemain du lancement de MANRS, l'initiative censée empêcher exactement cela. Le trafic DNS d'Amazon file vers un faux serveur à Chicago, qui répond à la place du vrai. Les visiteurs d'un portefeuille de cryptomonnaie atterrissent sur une copie piégée : environ 150 000 dollars d'Ethereum siphonnés, en deux heures.

Parfois, ce n'est même pas une attaque. Le 4 octobre 2021 à 15h39 UTC, une commande de maintenance retire par erreur les routes BGP de Facebook. Ses serveurs DNS deviennent injoignables, et Facebook, Instagram et WhatsApp s'effacent du monde pendant six heures. Coup de grâce : les badges d'accès ne fonctionnent plus, et les ingénieurs se retrouvent enfermés dehors, devant leurs propres centres de données. Ce n'était pas un hijack — c'était un retrait.

Mais le vrai fond, c'est l'invisibilité. En 2008, à la conférence Defcon, deux chercheurs interceptent en direct une partie du trafic de la salle. Comme un hijack classique, ils détournent le trafic vers eux — mais ils gardent volontairement une route de retour vers la vraie destination, en empoisonnant l'AS_PATH. Ils y insèrent les réseaux du chemin de retour, qui refusent alors la route par anti-boucle : une voie de sortie survit. Le trafic passe par eux, puis repart intact. Aucune coupure. Le mécanisme anti-boucle vu à dix mètres devient le mouchard parfait.

À retenir

  • BGP n'a aucune vérification native : il route à la confiance.
  • Le longest prefix match — le préfixe le plus précis gagne — est l'arme de presque tous les hijacks.
  • RPKI signe l'origine d'une route, mais jamais le chemin complet.
  • En 2025, environ 40 % des préfixes sont signés et seulement 12 % des réseaux rejettent vraiment les routes invalides.
  • Une interception BGP peut être totalement invisible : aucune coupure, aucune trace.

Sources · la preuve

  1. [01] A Border Gateway Protocol 4 (BGP-4) IETF · rfc-editor.org La spécification de référence, RFC 4271 (2006)
  2. [02] Problem Definition and Classification of BGP Route Leaks IETF · datatracker.ietf.org La définition officielle du route leak, RFC 7908 (2016)
  3. [03] An Infrastructure to Support Secure Internet Routing (RPKI) IETF · datatracker.ietf.org L'architecture RPKI
  4. [04] BGP Prefix Origin Validation IETF · datatracker.ietf.org ROV et les trois verdicts Valid / Invalid / NotFound
  5. [05] YouTube Hijacking: A RIPE NCC RIS case study RIPE NCC · ripe.net L'analyse minute par minute de l'incident de 2008
  6. [06] A Brief History of the Internet's Biggest BGP Incidents Kentik · kentik.com Détaille l'incident AS 7007 de 1997
  7. [07] What Happened? The Amazon Route 53 BGP Hijack Internet Society · internetsociety.org L'anatomie du vol MyEtherWallet
  8. [08] More details about the October 4 outage Engineering at Meta · engineering.fb.com Le post-mortem officiel de la panne Facebook
  9. [09] Stealing the Internet: An Internet-Scale Man-in-the-Middle Attack Defcon 16 (Pilosov & Kapela) · defcon.org La démo d'interception invisible de 2008
  10. [10] RPKI deployment data Cloudflare · blog.cloudflare.com Les chiffres de couverture RPKI / ROV en 2025
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