Le pigeon plus rapide qu'internet
Un pigeon voyageur avec une carte mémoire peut battre une connexion internet — mais seulement sur les gros volumes. Derrière la blague, une vraie leçon : débit et latence sont deux choses différentes.
59s · 28 août 2026 · 3 min de lecture
En bref
En 2001 puis en 2009, des pigeons ont réellement transporté des données, l'un pour un test de ping, l'autre en course contre l'ADSL. Le résultat illustre un principe réseau essentiel : un pigeon est catastrophique en latence (le délai avant la première réponse), mais excellent en débit (la quantité de données livrée par seconde). C'est le principe du sneakernet.
Une blague d'ingénieurs devenue expérience
Le 1er avril 1990, l'IETF — l'organisme qui normalise les protocoles d'internet — publie la RFC 1149, « un standard pour la transmission de datagrammes IP par transporteurs aviaires ». C'est un poisson d'avril : on y décrit sérieusement comment attacher des paquets IP à la patte d'un pigeon. Sauf que la blague a été prise au mot, et testée pour de vrai.
Test n°1 : le ping par pigeon (2001)
Le 28 avril 2001, le groupe d'utilisateurs Linux de Bergen, en Norvège, implémente réellement la RFC 1149. Ils envoient 9 paquets, chacun contenant une requête ping, sur environ 5 kilomètres, chaque paquet porté par un pigeon. Résultat : 4 réponses reçues seulement, soit 55 % de perte, et des temps de réponse allant de près de 54 minutes à plus d'une heure et quarante par paquet. Le verdict officiel du protocole tient en une phrase : « cette technologie souffre d'une latence extrêmement élevée ».
Test n°2 : la course contre l'ADSL (2009)
En septembre 2009, en Afrique du Sud, une entreprise excédée par la lenteur de sa connexion tente l'expérience inverse : transférer un gros fichier. Un pigeon nommé Winston emporte une carte mémoire sur environ 80 kilomètres, pendant qu'en parallèle le même volume de données part sur la ligne ADSL de l'opérateur Telkom. Le pigeon arrive, la carte est lue — et le transfert par ADSL n'est même pas terminé. Sur un gros volume, l'oiseau gagne largement.
La vraie leçon : débit n'est pas latence
Ces deux résultats opposés ne se contredisent pas : ils mesurent deux choses différentes, que l'on confond souvent. La latence est le délai avant la première réponse — le temps que met un signal pour faire l'aller-retour. Le débit (ou bande passante) est la quantité de données transportée par unité de temps. Le pigeon a une latence épouvantable : il faut attendre qu'il arrive. Mais son débit peut être énorme, car il transporte une carte mémoire de plusieurs dizaines de gigaoctets d'un coup.
Latence (le délai)
- Temps avant la première réponse
- Le pigeon met une heure
- Internet : quelques millisecondes
Débit (la quantité)
- Données livrées par seconde
- Le pigeon porte des dizaines de Go
- Débit moyen très élevé sur un gros volume
→ Pour un petit message, internet gagne ; pour un énorme transfert, le support physique peut gagner.
Le sneakernet, un concept sérieux
Derrière la plaisanterie se cache une pratique réelle du monde des réseaux : le sneakernet, c'est-à-dire le transport physique de supports de stockage. L'adage d'ingénieur est resté célèbre : « ne sous-estime jamais la bande passante d'un break rempli de bandes magnétiques fonçant sur l'autoroute ». Aujourd'hui encore, pour déplacer des pétaoctets, les grands fournisseurs de cloud expédient littéralement des disques par camion : c'est plus rapide que n'importe quelle connexion. Le pigeon n'est que la version à plumes de ce principe.
À retenir
- →La RFC 1149 (1er avril 1990) est un poisson d'avril de l'IETF décrivant l'IP par pigeon — mais elle a été testée pour de vrai.
- →En 2001, le groupe Linux de Bergen envoie 9 pings par pigeon sur 5 km : 4 réponses, 55 % de perte, jusqu'à plus d'une heure par paquet.
- →En 2009, le pigeon Winston bat une ligne ADSL sud-africaine sur un transfert de fichier, sur environ 80 km.
- →La latence est le délai avant réponse ; le débit est la quantité de données par seconde — ce sont deux choses différentes.
- →Le principe s'appelle le sneakernet : transporter physiquement des supports peut offrir un débit imbattable, malgré une latence énorme.
Sources · la preuve
- [01] IP over Avian Carriers Wikipedia · en.wikipedia.org RFC 1149, test de Bergen (2001), course de Winston contre l'ADSL (2009), notion de sneakernet.
- [02] RFC 1149 — A Standard for the Transmission of IP Datagrams on Avian Carriers IETF · datatracker.ietf.org Le texte original du protocole, poisson d'avril du 1er avril 1990.
- [03] Bergen Linux User Group — CPIP Implementation Bergen Linux User Group · blug.linux.no Compte rendu et journal ping de l'implémentation réelle du 28 avril 2001.
- [04] Pigeon-Based 'Feathernet' Still Fastest Way to Transfer Massive Data IEEE Spectrum · spectrum.ieee.org Analyse du débit d'un transport physique face aux connexions, et principe du sneakernet.